Bienvenu cher lecteur pour cette première des chroniques de l’étrange. Pourquoi choisir un tel sujet ? Tout simplement parce notre folklore est rempli d’histoires plus
extraordinaires les unes que les autres qui m’ont donné l’envie de creuser un peu sous la surface. Que savons- nous réellement au sujet de tous ces êtres merveilleux qui peuplent notre
imaginaire ? Pas grand chose si ce n’est ce que l’on nous a raconté. Et qu’en pensent les intéressés ? Tout ce que l’on dit est-il vraiment vrai ou l’imagination a-t-elle trop prit
le pas sur la vérité ? Pour le savoir et, j’ose l’espérer, mettre fin à certains préjugés, votre humble servante a donc eu l’idée de se renseigner directement auprès des concernés.
Je dois dire que ça n’a pas été chose aisée : Je me suis baladée un peu partout sans réussir à croiser l’un de ces personnages de légendes dont parlent nos livres. Il est en
effet peu évident de rencontrer l’un de ces êtres : Aspiration à la solitude ? Accès de timidité ? Le mystère qui les entourait n’en restait que plus grand et je me suis
donc décidée à passer des annonces dans le monde surnaturel espérant obtenir des rendez-vous. Franchement… Je commençais à désespérer lorsque enfin je reçu la réponse tant espérée. C’est
donc avec une certaine fébrilité mais néanmoins très enthousiaste que j’appris que ma première interview serait celle d’une certaine Orianne Grey, fantôme de son état et qui acceptait bien
gentiment de me recevoir. J’ai donc préparé mes valises en toute hâte et suis partie. Direction : L’Angleterre, à quelques kilomètres de Middlesbrough, en pleine campagne.
Au fur et à mesure que je me rapprochais de ma destination, ma nervosité ne cessa de grandir car je me rendais compte que l’ignorance de mes lecteurs était également la
mienne : Comment devais-je me comporter ? Y avait-il des choses à ne pas faire ? Qu’est-il considéré comme impoli pour un fantôme ? Et puis d’abord, à quoi devais-je
m’attendre ? Une maison en ruine ?
Je fus donc assez surprise lorsque mon taxi me déposa devant un ravissant petit cottage au jardin très bien entretenu : Pas vraiment l’allure d’une habitation hantée et je le
demandais si je n’avais pas été la cible d’une mauvaise blague. Mais tant pis, j’allais quand même sonner à la porte. Autre surprise, ce fut un vieux monsieur, tout ce qu’il y a de plus vivant,
qui m’ouvrit. Perplexe, je bafouillais des excuses en expliquant tant bien que mal que je cherchais une certaine Orianne Grey mais que je devais avoir fait une erreur dans l’adresse. Mon
interlocuteur, qui se présenta sous le nom de Philip Graham (et à bien y réfléchir, il avait effectivement une pointe d’accent écossais), se chargea de me détromper et m’invita à entrer avant de
me conduire dans le salon où il m’annonça qu’Orianne ne tarderait pas à venir. J’étais doublement perplexe. Vraiment tout cela était bien loin de ce que j’avais pu imaginer.
C’est alors qu’elle apparut devant moi, superbement habillée à la mode du XIXème siècle. Intimidée, je dois le dire, je lui adressais mes salutations auxquelles elle
répondit aimablement avant de m’inviter à m’asseoir pour prendre un peu de thé, s’excusant de ne pas pouvoir faire de même. Je répondis par un sourire gêné, bien incapable de trouver quelque
chose à répondre. Ne trouvant pas les mots pour commencer mon interview, Orianne prit l’initiative de lancer le sujet :
-Je crois que vous êtes venue me trouver pour en savoir un plus sur les fantômes n’est-ce pas ?
-Heu… Oui c’est exact. Hum…
Je sortis rapidement de mon sac de quoi prendre des notes et me remémorai toutes les questions que j’avais en tête.
-J’avoue que je ne sais pas où commencer, avouais-je un peu penaude.
A ma grande stupéfaction, Orianne eut un sourire compréhensif et désarmant de gentillesse.
-C’est bien naturel, cette situation n’est pas habituelle et moi-même n’ai jamais été interviewée. Mais je vous en prie, mettez-vous à l’aise et n’hésitez pas !
-Merci… Tout d’abord… je crois que nos lecteurs aimeraient en savoir un peu plus sur l’au-delà. Comment est-ce ?
-Je dois vous dire que je m’attendais à cette question…
Orianne se met à rire doucement. La situation est étrange mais force m’est de reconnaître que mon hôtesse était une personne tout à fait charmante et je ne tardais pas à me
détendre.
-… Malheureusement, je crains de ne pouvoir contenter vos lecteurs car en tant que fantôme je suis tenu à un certain secret. Vous comprenez, il y a des éléments que je ne pourrai
révéler. Pour ce qui est de la mort, vos lecteurs devront donc découvrir ce qu’il en est par eux-mêmes.
Je dois avouer que je fus un peu déçue par cette réponse mais je rebondis tout de même et tente une nouvelle fois ma chance :
-Il y a donc quelque chose après la mort ?
-Ah… je ne répondrai pas, me répond Orianne avec un nouveau sourire, amusé cette fois.
-Mais vous pouvez nous parler des fantômes n’est-ce pas ?
-Oui bien sûr.
-Est-ce très différent ? Je veux dire… oui bien sûr c’est très différent, mais qu’est-ce qui change exactement lorsque l’on devient un fantôme ?
-Oh et bien… Pas tant de choses que cela finalement ! Vous savez, nous conservons la même personnalité que de notre vivant mais nous ne dormons plus ni ne mangeons et bien
sûr, nous ne changeons plus de toilette, ajoute-t-elle en montrant sa robe.
-C’est un problème ?
-On finit par s’y habituer mais quand on est coquette…
-Vous avez donc des défauts ?
Nouveau rire de la part de mon interlocutrice.
-Bien sûr !
-Je me suis toujours demandée, et j’imagine qu’il en va de même pour nos lecteurs, pourquoi êtes-vous devenue fantôme ? C’est un choix ?
-Non, absolument pas. Enfin… ce n’est pas tout à fait exact. Nous avons l’opportunité à tout moment de gagner l’au-delà mais il s’agit d’être prêt et… disons que l’on sent quand le
moment est vraiment venu de partir.
-Vous ne savez donc pas exactement pourquoi vous restez ?
-Non. Ca marche à l’instinct je dirai. On a le sentiment que quelque chose nous retient mais on ne sait ce que c’est qu’une fois notre tâche accomplie.
-Ce que vous me dites est assez proche et à la fois assez loin de ce que l’on entend sur les fantômes. Il y a beaucoup d’histoires de morts qui auraient été maudits et auraient été
condamnés à hanter le monde des vivants, qu’en pensez-vous ?
-C’est rigoureusement faux. Ces personnes là ne restent pas ici-bas même s’il y a malédiction. C’est bien trop dangereux. Sans en dire trop, il y a un arrangement pour ne pas
mettre en péril la sécurité des vivants.
-Les autres fantômes sont donc comme vous ?
-Comme moi… Comme moi… Nous sommes différents bien sûr mais nous aimons tous notre tranquillité en effet.
A cette réponse, je sus que le sujet venait d’être clos et décidait donc de me renseigner un peu sur la vie de mon hôtesse, comment était la vie au XIXème siècle et je
dois dire que je ne fus pas déçue : Orianne avait eu une vie très palpitante. Elle avait vécu la révolution industrielle. Bien sûr, sa vie n’avait pas toujours été rose : Elle avait
perdu sa mère à l’âge de sept ans, emportée par la tuberculose et avait grandi sans la présence de son père, médecin établi à la garnison de Meerut en Inde. Orianne m’apprit qu’elle y était
partie à l’âge de 20 ans pour le rejoindre mais malheureusement, c’était durant l’année 1857, moment où les princes hindous se rassemblèrent autour de Bahadour Chah, empereur mongol, et
entamèrent une reconquête de l’Inde contre les anglais. J’appris par la suite que Meerut avait été un épisode particulièrement sanglant de cette révolte mais, sans doute par douleur et pudeur,
Orianne ne m’avait pas fait part de ce détail.
Toujours est-il que cette plongée dans le passé me laissa rêveuse le temps de mon séjour chez Orianne Grey. Mais comme on le dit chez nous : pas de repos pour les braves.
Téléphonant en France pour prendre des nouvelles du journal, mon rédacteur m’apprit qu’une nouvelle lettre était arrivée à mon attention et qu’il attendait aussi mon article dans les plus brefs
délais. Je fis donc mes valises pour me rendre à ma nouvelle destination, encore une fois toute excitée : Une histoire de lutin apparemment…
A vos plumes !