FantasyFay présente

Des écrits pour rêver, des écrits pour penser, des écrits pour sourire ou bien pleurer, des écrits pour exorciser. 
Bon voyage dans mes bulles de rêves...

* Les oubliés de Shimera

Samedi 11 août 2007
Le vent se mit à souffler plus fort, faisant rougir son teint d’ordinaire si blanc. Siofra frissonna et resserra autour de ses frêles épaules l’épais châle de laine qui recouvrait sa lourde robe de velours pourpre avant de regarder, hésitante, Ailis et Aodh qui franchissaient le seuil de la haute tour dressée devant elle. Son regard s’éleva vers la grisaille du ciel nuageux de ce début d’hiver jusqu’à ce qu’elle discerne enfin le sommet de la bâtisse. Si haut… Elle en avait le vertige. La jeune femme eut soudain l’impression que la tour se faisait menaçante, l’écrasant de toute sa masse, et avala avec difficulté sa salive. Elle ferait son devoir mais à cette perspective ses mains devenaient moites et son corps tremblait comme une feuille en automne. Oui, la cinquième princesse de Shimera avait peur car elle savait qu’après sa visite à Kirala sa vie ne serait plus jamais la même. Elle reporta un regard méfiant et craintif à l’entrée imposante qui se trouvait devant elle : Elle aurait tout donné pour pouvoir rebrousser chemin. Seulement la guerre était là et Shimera se voyait envahie par le royaume de l’Ost :
Les tueries se multipliaient, les quelques troupes qui leur restaient encore n’arrivant plus à contenir l’avancée de l’ennemi, et chaque jour une nouvelle épidémie se déclarait, fauchant vies par dizaines. L’armée de l’Ost arrivait aux portes de la capitale et l’instant de la reddition était proche : Shimera tombait et son dernier espoir résidait en une magicienne isolée du monde. Sans même l’avoir rencontrée une fois, Siofra avait des sueurs froides à la pensée de cette prochaine rencontre car si la magie de Kirala était réputée puissante, il y avait toujours un prix à payer et cette fois elle ne doutait pas qu’il serait élevé.
Aodh se retourna vers elle avec un sourire qui se voulait rassurant mais qui n’arrivait pas, malgré toute sa volonté, à se refléter dans ses yeux verts. Lui aussi appréhendait cet instant fatidique où leur sort serait scellé. Tout comme elle, cet homme robuste et bardé de cicatrices, héros parmi ses pairs pour les nombreuses batailles qu’il avait livré avec succès, avait été tiré au sort parmi la noblesse pour aller se sacrifier au nom du royaume. La princesse scruta un moment l’imposante épée qui battait contre sa hanche puis les traits anguleux de son visage calme en apparence autour duquel flottaient désordonnément de longues mèches noires retenues tant bien que mal par un lacet de cuir. Siofra ressentit un instant de l’envie à son égard : La peur le tenaillait tout autant qu’elle mais lui, à son contraire, arrivait à la juguler.
Ailis se retourna à son tour quand elle s’aperçut qu’elle restait la seule à avancer et jeta un regard noir à la grande et blonde jeune femme qui les retardait. Elle n’avait rien de commun avec Siofra : Plutôt petite et menue quoique dotée d’une musculature noueuse, son teint était bruni par le soleil comme eût pu être celui d’une paysanne. Ses habits de facture solide mais également très sobres auraient d’ailleurs pu étayer cette thèse à merveille. Sa famille, tous le savaient, appartenait à la petite noblesse de campagne et n’était pas des plus aisées. Ailis elle-même était au demeurant bien plus habituée à la vie au grand air, quitte à aider aux champs et au dépeçage des bêtes tuées à la chasse, qu’à la vie à la cour. Elle non plus n’avait pas demandé à être là et avait joué de plus de malchance que ses autres compagnons : Son père venait tout juste de l’envoyer à la capitale pour la mettre en sécurité quand avait eu lieu le tirage au sort. Terrible et ironique coup du sort mais de cela, Siofra s’en souciait comme d’une guigne, n’ayant jamais pu souffrir cette jeune femme de quelques années son aînée. La princesse essaye de reprendre un peu plus d’assurance et rendit à Aodh un sourire peu chaleureux avant de se redresser et franchir elle aussi le seuil de la sombre tour de Kirala en ignorant souverainement Ailis.
 
La magicienne les regardait d’un air impassible, ses longs cheveux blancs encadrant un visage inhumainement jeune et des yeux d’apparence aveugles qui scrutaient pourtant avec attention leurs visages comme si elle pouvait percevoir les âmes qui se dissimulaient derrière. Elle avait écouté en silence leur requête et restait pensive, réfléchissant au prix qu’elle allait demander aux trois jeunes gens qui se tenaient devant elle. Leurs souffles semblaient suspendus à sa réponse.
-Très bien, dit-elle enfin d’une voix égale. Je lancerai un sort permettant de sauver Shimera…
Elle plongea tour à tour son regard dérangeant dans les yeux d’Ailis, Aodh et Siofra, des yeux dans lesquels elle pouvait lire à la fois soulagement, espoir et crainte.
-Cependant, en détournant l’avenir pour contribuer à en créer un nouveau, je vais très certainement déséquilibrer les forces qui sont à l’œuvre dans notre monde or cela ne doit jamais être fait, ce déséquilibre ne devra pas perdurer. C’est la loi pour toute manipulation de l’Invisible et c’est pourquoi je demande toujours une compensation de la part des solliciteurs qui viennent me trouver afin de rétablir l’équilibre.
Kirala se tu un instant, commençant à œuvrer pour se prémunir de la douleur qu’elle risquait de ressentir chez les deux jeunes femmes et l’homme qui lui faisaient face.
-Etes-vous prêts à entendre le prix qu’exigera de vous le sauvetage de Shimera ?
Aodh, Ailis et Siofra échangèrent des regards incertains puis opinèrent du chef en silence. Kirala inclina à son tour sa tête, acceptant cette silencieuse réponse.
-Siofra de Shimera, Aodh de Keravel et Ailis de Prireior, pour le sauvetage du royaume, aucune de vos vies ne sera exigée, ce prix n’étant demandé qu’en l’échange de la vie d’un mort…
La peur fit place sur les visages de ses visiteurs au soulagement mais la magicienne leva silencieusement une main afin qu’ils se gardent de montrer plus de joie.
-Cependant, reprit-elle, ce que vous me demandez de faire aujourd’hui va entraîner de lourds changements dans l’Invisible et pour y palier, il vous est demandé de faire don aux forces du passé, du présent et du futur qui aurait dû être le vôtre si votre requête n’avait pas eu lieu. En d’autres termes, bien que toujours vivants, aucun membre de votre famille, aucun ami, aucune connaissance passée ne se souviendra de vous ni ne vous reconnaîtra. Seuls vous trois conserverez les souvenirs de votre ancienne vie.
Au fur et à mesure qu’elle édictait sa sentence, Kirala promenait son regard d’aveugle sur ceux qui lui faisaient face. Comme à chacun de ces douloureux moments qu’elle pouvait recenser mentalement par centaines, la magicienne émit le souhait que ses yeux puissent exprimer un tant soit peu de pitié mais comme à chaque fois, son regard ne pu que renvoyer aux requérants l’impassible froideur habituelle. La bouche de kirala forma un pli amer lorsque Siofra s’écroula en larmes sur le sol. Quant à Aodh et Ailis, leurs visages avaient blêmis et leurs regards avaient perdu la lueur qui y brillaient auparavant. Ils demeuraient debout et silencieux, sans une once d’énergie tels des pantins privés de leurs fils.
-Bien, il est temps, ajouta la magicienne au bout d’un moment.
Elle ferma les yeux et commença son incantation.
Par morgane
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Mercredi 22 août 2007
Il était encore tôt quand Ailis s’éveilla. Elle ouvrit les yeux pour regarder les grosses poutrelles du plafond d’un air morne puis, après les avoir compté deux fois, elle se redressa pour promener un regard fatigué sur le décor trop connu de la chambre. En soit ce n’était pas mal : la pièce était propre et spacieuse, la décoration discrète et de bon goût, clairsemée de boiseries et çà et là de quelques ébénisteries à dorures. C’était une chambre agréable et il fallait reconnaître que les deux grandes couches dans lesquels ils dormaient étaient moelleuses et confortables. Ils avaient même un secrétaire à leur disposition… Mais pour faire quoi ? Pour écrire quoi et à qui ? Voilà près de deux semaines qu’ils s’étaient enterrés dans cette auberge, quelque part au cœur d'Ylisia, la ville attenante au domaine de la magicienne. Cette dernière semblait avoir mené à bien sa tâche et les nouvelles qui leur parvenaient de la guerre étaient réjouissantes :
L’empire d’Azaënor venait de se porter au secours de Shimera à la suite d’un traité aussi inespéré que salvateur pour le royaume. Traité qui bien sûr se verrait plus tard scellé de façon définitive par un mariage entre le prince Aryas, premier héritier dans la ligne de succession du trône, et la fille puînée d’Aloys VII : Shézéra d’Azaënor. Ainsi, pour venir en aide à celui qui deviendrait bientôt son allié indéfectible, l’empereur avait entrepris d’envoyer ses armées prendre à revers celles du roi Arthor III d’Ost, écrasant lentement mais impitoyablement l’ennemi. Cette nouvelle alliance était d’autant plus miraculeuse qu’Azaënor avait toujours, semblait-il tout du moins, regardé Shimera comme la proie idéale au vu de sa situation dans son conflit avec Ost. Il fallait croire cependant que Shimera avait été dans l’erreur le concernant.
Ailis se leva et passa l’une de ses robes. Elle n’était pas très sophistiquée en comparaison de celles que revêtaient Siofra. Tout au plus, songeait futilement Ailis, elle ne ressemblait guère plus qu’à une campagnarde qui aurait un peu trouvé fortune en ville. Elle haussa les épaules et alla s’adosser, pensive, à la fenêtre, ses doigts jouant distraitement avec les lourdes tentures qui encadraient celle-ci. Aussi heureuses que fussent les nouvelles du front, cela ne réconfortait pas vraiment la petite brune. Bien sûr, tout comme ses compagnons d’infortune, elle était soulagée de voir leur royaume sauvé des griffes du roi Arthor mais il n’en restait pas moins qu’ils n’y avaient plus leur place.
La jeune femme tourna la tête pour regarder les deux autres qui dormaient encore. A ses yeux Aodh semblait être celui qui prenait le mieux la chose : N’ayant encore ni femme ni enfant et de son propre aveu ne recevant seulement que des rentes au frais de la couronne sans avoir de domaine à son nom, il avait perdu de leur mésaventure sa renommée certes mais pas de fortune ni même de famille. Bien souvent Ailis songeait qu’il avait été le moins malchanceux d’entre eux et que, peut-être même qu’il s’en trouvait soulagé : Même à la cour il n’avait jamais caché son horreur pour les mondanités et son goût pour la simplicité. La jeune femme ne se rappelait d’ailleurs pas l’avoir vu autrement vêtu que de simples chemises en coton blanc ou encore de sa veste en cuir élimée par endroits pour avoir été trop souvent portée. Il fallait bien admettre qu’il ressemblait bien plus à un mercenaire quelconque qu’au héros célèbre dont on contait avec tant d’engouement les faits d’arme.
Pour Siofra en revanche, la situation paraissait nettement moins facile : Habituée au confort, à être continuellement entourée, admirée et aimée, n’être plus rien du jour au lendemain avait été un choc terrible. Il s’avérait cependant qu’elle s’en remettait un peu, si l’on pouvait bien le dire ainsi : Après avoir pleuré toutes les larmes de son corps pendant des jours et des nuits, elle oscillait maintenant tour à tour entre quelques moments d’apathie et une colère dévastatrice, plus imprévisible et irascible que jamais.
Ailis soupira. En ce qui la concernait, elle hésitait à baisser définitivement les bras et se laisser sombrer ou bien remonter la pente pour essayer de se bâtir une nouvelle vie. Elle sourit dans le silence pesant de la chambre. Pour Siofra cette dernière option était sans doute exclue d’avance mais elle, elle était plus raisonnable… Et elle se sentait vide aussi. Il lui semblait qu’un immense silence s’était emparé d’elle, un silence intérieur noir et gluant dans lequel elle se débattait sans pour autant parvenir à s’en dépêtrer. La jeune femme entendit remuer dans la pénombre : Aodh et Siofra consentaient enfin à se réveiller.
 
Le guerrier, encore dans la fleur de l’âge, s’étira et salua les deux jeunes femmes avec un sourire d’encouragement. C’était un rituel qu’il s’imposait chaque jour pour tenter de leur remonter un peu le moral et oublier son propre malaise. Siofra répondit à son salut matinal par un grognement hargneux. Quant à Ailis, elle se contenta de hausser les épaules en silence, affichant ouvertement un visage maussade.
Aodh s’en sentit profondément agacé. Cela faisait des jours qu’il faisait de son mieux et des jours que la situation n’avait bougée d’un pouce. L’atmosphère était devenue presque invivable et il avait horreur de ça. Non qu’il ne fût pas intelligent, bien au contraire, Aodh demeurait cependant quelqu’un de profondément humble et il appréciait que les choix qui s’offrent ne soit pas trop complexes. Peut-être était-il un peu paresseux de ce côté-là car si jamais survenaient des complications, il appréciait pouvoir les résoudre de la façon la plus directe et efficace possible, ce qui ne pouvait s’appliquer dans la situation actuelle. Jamais le guerrier ne s’était senti aussi inutile et cet aveu de faiblesse lui en coûtait énormément, à tel point que c’en était presque insupportable : Il était un combattant de mérite et pourtant il se retrouvait là, incapable de trouver une issue, piégé comme un rat par cette magie qu’il avait appris à haïr. Oh il se doutait bien de ce que pouvaient en penser ses deux compagnes d’infortune ! Malgré ses orientations, il avait bien dû s’accommoder de quelques petites habitudes quand il avait dû évoluer au milieu des courtisans et apprendre à être un peu plus observateur autant que manipulateur à l’occasion. On ne pouvait manœuvrer dans de la cour sans connaître quelques passes. Aussi savait-il très exactement l’idée que les deux jeunes femmes pouvaient se faire de lui en ce moment. Voilà qui était fâcheux car cela pouvait induire une certaine rancœur propice à de nouvelles tensions, ce dont il ne ressentait pas vraiment le besoin, Siofra et Ailis mettant déjà bien assez ses nerfs à rude épreuve : La première était plus invivable de jours en jours tandis que la seconde se refusait à dire plus de dix mots dans une phrase, et pour couronner le tout, elles persistaient à se regarder en chien de faïence.
Aodh fut soudainement tiré de ses pensées avec la désagréable sensation qu’on le fixait et releva la tête pour croiser le regard orageux de Siofra. La princesse se mit à tapoter nerveusement du pied sur le plancher sans mot dire mais l’expression de son visage était plus qu’éloquente : Déjà peu amène depuis leur visite chez la magicienne, elle se détériorait maintenant à une vitesse folle. La princesse n’était pas loin de faire une crise. Aodh ferma les yeux une demi-seconde et poussa un long soupir accablé avant de les rouvrir à nouveau.
-Quoi ? demanda-t-il d’un air épuisé.
-J’attends, répondit sèchement la jeune femme.
-Hmm… Quoi ? répéta le guerrier, plus surpris cette fois.
-J’aimerai pouvoir m’habiller si ce n’est pas trop vous demander, s’énerva Siofra en lui agitant une de ses robes sous le nez. C’est déjà assez humiliant et malvenu que vous me voyiez dans cette tenue. Sans compter que je n’ai aucune dame de chambre pour m’aider…
Aodh se redressa prestement tout en essayant de l’amadouer par quelques gestes.
-C’est bon ! C’est bon… Je sors.
-Merci, répliqua la princesse en grinçant. Ailis, venez donc m’aider au lieu de rester là.
-Non merci, je crois que je vais sortir aussi, rétorqua cette dernière avec un sourire qui n’avait rien de chaleureux.
-Mais mais… Vous ne pouvez pas ! s’étrangla Siofra dont les yeux lançaient à présent des éclairs.
-Si et je le fais, riposta à son tour Ailis dont la voix charriait maintenant des glaçons. Là, ajouta-t-elle avec insolence en empoignant le bras d’Aodh pour l’entraîner à sa suite hors de la chambre, on va vous laisser vous habiller tranquillement.
-Peste ! Sale petite…
Aodh réussit à fermer de justesse la porte, juste avant qu’un pot de chambre n’aille s’y briser avec fracas. Le guerrier jeta un regard en biais à la jeune femme à côté de lui.
-Une vraie furie, on va en avoir pour des heures à la calmer maintenant ! s’écria-t-il. Vraiment… Bien joué, aviez-vous besoin de faire ça ?
-Non, j’en avais envie. Je ne l’aime pas et surtout, je ne suis pas une de ses dames de compagnie prête à s’écraser pour satisfaire la moindre de ses envies.
-Mais vous êtes la seule noble à se souvenir d’elle et c’est la seule vie qu’elle ait jamais connue ! Faites-moi plaisir et prenez un peu sur vous ou sinon on ne sortira pas tous vivant de cette pièce.
Le fin visage d’Ailis se renfrogna.
-On verra, grogna-t-elle, je ne vous promets rien et quant à vous, tâchez donc ne pas céder à la moindre de ses demandes. Elle n’est plus une princesse… Enfin plus tout à fait et il est temps qu’elle se rende un peu compte des implications de sa nouvelle condition. Ce n’est pas lui rendre service que de la ménager, insista-t-elle en plongeant ses yeux ambrés dans celui de son voisin
-On verra, répondit celui-ci en se détournant avec gêne. J’ai juré à son père, mon roi, précisa-t-il en appuyant bien sur le mot, de la protéger… Et morbleu je le ferai… Comme je l’entends !
-D’accord d’accord ! fit Ailis en levant les yeux au ciel. C’est ça, pensait-elle dans le même temps, elle va plutôt le mener par le bout du nez oui…
La jeune femme s’adossa à la porte et se laissa glisser sur le plancher, bientôt imitée par Aodh.
-Vous croyez qu’on peut rentrer ? lui demanda-t-il au bout d’un quart d’heure à attendre en silence.
-Non.
-Enfin ce n’est pas si…
-Si.
-Mais ça fait plus de…
Ailis poussa un soupir d’agacement.
-Avez-vous déjà essayé de mettre un corset tout seul Aodh ?
-Pardon ?! se récria celui-ci en manquant de s’étouffer tant la simple idée le choquait. Non… Non bien sûr !
-C’est bien ce que je pensais.
Ailis lui lança un regard navré dans lequel on pouvait sans mal discerner une lueur de contentement.
 -Alors croyez-moi : C’est une manœuvre extrêmement délicate qui demande… Un certain temps, conclut-elle avec un petit sourire satisfait.
-Oh… Elle ne va pas beaucoup vous apprécier après ça…
La jeune femme haussa les épaules.
-Un peu plus ou un peu moins.
Aodh fronça les sourcils tout en réévaluant la jeune femme à côté de lui.
-Tout de même ! Enfin elle reste votre princesse et ce que vous venez de faire est d’une rare bassesse !
-Oui, nous les petites provinciales, comme nous appelait allégrement la princesse Siofra à la cour, n’avons que peu de sens moral et d’éducation, rétorqua abruptement Ailis en le toisant.
Le guerrier laissa retomber sa tête en arrière avant de se frotter les tempes comme si un mal de crâne soudain l’assaillait.
-Oh misère… Tout ça pour une mesquine vengeance, songea-t-il.
 
De longues, très longues minutes s’écoulèrent encore avant qu’ils ne puissent entrer. Ailis poussa la porte et entra avec une moue méprisante : Siofra se tenait au milieu de la pièce vêtue d’une robe verdelet maintenue à la taille par un corset noir et dont les manches étroites étaient brodées de savantes arabesques dorées. Par-dessus l’habit, elle avait passé afin de se protéger du froid une lourde sur-robe en panne de velours d’un vert plus profond qui lui descendait jusqu’aux genoux.
Ca ne lui va même pas bien, pensa hargneusement Ailis sans s’en convaincre vraiment. Quelle prétentieuse.
Surprenant son regard, la princesse lui décocha un sourire féroce qui eut le don d’énerver encore plus la jeune femme.
 -Ah ! Cette fois ça suffit, soupira Aodh en se laissant tomber sur l’une des couches.
-Pardon ? reprit Siofra en fronçant les sourcils.
Toujours allongé, le guerrier releva pour les regarder tout à tour d’un air sévère.
-C’est bien simple, susurra-t-il, j’aimerai que vous cessiez toutes deux vos enfantillages. La situation est assez pénible sans que vous en rajoutiez.
La princesse se mit à le dévisager, interdite.
-Comment… Comment osez-vous ? Je suis la cinquième princesse de Shimera Aodh et je n’aime pas le ton que vous employez pour vous adresser à moi.
Le regard du guerrier se durcit comme une soudaine vague de colère froide montait en lui
-Ah bon ? Vous n’aimez pas ? Alors dans ce cas ressaisissez-vous et agissez de manière à vous montrer digne de votre titre, cracha-t-il avec une mine dégoutée.
-Cette fois ça va trop loin ! C’est facile de dire ça pour toi monsieur le héros sans peur et sans reproche, rétorqua vertement Siofra dont des larmes de rage montaient déjà aux yeux. Tu es celui qui a sans doute le moins perdu dans l’histoire !
-Que vous dites ! Et ce n’est pas une excuse à votre conduite. Vous croyez être mal loties ? Mais vous n’êtes pourtant pas morte, vous avez de beaux atours pour vous vêtir, un toit au dessus de la tête pour dormir et nos bourses sont pour l’heure assez remplies pour que cette situation dure encore quelques temps. Comparé aux petites gens nous possédons une petite fortune, de quoi faire vivre une famille pendant au moins trois mois !
-Je n’en ai rien à faire ! hurla hystériquement Siofra. Je me fiche des petites gens !
La jeune femme s’effondra en larmes.
-Je veux rentrer chez moi, je veux retrouver ma vie d’avant… Je ne veux pas vivre comme… Comme… Comme une paysanne !
-Te ferait pas de mal pourtant, se moqua Ailis.
Siofra se retourna vers elle, ses yeux étincelants de colère.
-Je suppose que tu parles par expérience la campagnarde, siffla-t-elle.
-La campagnarde elle t’...
-On arrête ! Ca suffit vous deux, la coupa Aodh en grondant.
Il soupira et se frotta les yeux, l’air fatigué.
-On se calme et on réfléchit.
-Ah oui ? ricana Siofra d’un air mauvais. Et on réfléchit à quoi ? Hein ? A la manière de se construire une petite vie minable et sans intérêt ?
-Non. A celle de récupérer notre vie sans faire retomber Shimera dans le chaos, répondit Aodh. C’est bien ce que tu veux non ?
La jeune femme se calma un peu et regarda le guerrier avec suspicion.
-Et comment tu comptes faire ça ?
-Kirala. Des réponses à des questions, ça ne nécessite pas d’intervention dans l’Invisible, le prix ne devrait pas être très élevé ou en tout cas il devrait n’être que matériel. Après… On avise en fonction de sa réponse.
Le visage de Siofra afficha ouvertement ses doutes mais dans ses yeux brillait déjà une petite lueur d’intérêt. Ailis secoua la tête.
-Ca ne marchera pas.
-Et pourquoi ? demanda Aodh, perplexe.
-Parce que Kirala fait partie de notre passé. Est-ce que vous avez déjà oublié ? Aucun membre de votre famille, aucun ami, aucune connaissance passée ne se souviendra de vous ni ne vous reconnaîtra, se mit à réciter platoniquement la jeune femme.
-Elle ne peut pas nous avoir oublié. Il a bien fallu bien qu’elle se souvienne du pacte et par conséquent de nous pour œuvrer.
-Oui et c’est pour cela qu’elle a sauvé Shimera et ensuite a effacé nos vies… Et si elle est aussi consciencieuse que sa réputation le laisse supposer elle aura veillé à nous effacer de sa propre mémoire et ne se souviendra même pas de nous.
Ailis se rembrunit.
-Si elle a tout fait comme il faut…
-C’est bon on a compris ! s’énerva Siofra. Et alors ?! Même si elle-même n’a aucun souvenir, quelle importance ?
-Quelle importance ? répéta Ailis hébétée.
-Pfff ! Kirala est une magicienne de talent. Si on lui raconte tout dans les moindres détails, vous croyez vraiment qu’elle ne va pas faire le rapprochement entre la raison de notre venue et le traité miraculeux qui est sans aucun doute de son fait ?
-Pas faux, acquiesça Aodh.
-Evidemment que non, répondit Siofra avec un sourire suffisant.
-Mouais… Et si elle ne nous croit pas ? fit Ailis, quant à elle peu convaincue. Et quand bien même ce serait le cas, qu’est-ce qu’on fera si la magicienne n’a pas de solution à notre problème ? Hmmm ?
Les deux autres la regardèrent en silence et baissèrent les yeux, tout enthousiasme envolé.
-On a donné nos vies pour sauver le royaume, reprit la jeune femme, qui vous dit qu’on peut les récupérer ? Qu’est-ce que vous avez en tête Aodh ? Un autre vœu ? Qu’est-ce qui vous permet d’affirmer que ça ne mettra pas de nouveau Shimera en danger ?
Aodh secoua la tête comme s’il essayait de se débarrasser d’un irritant insecte.
-Ca vaut quand même le coup de lui poser la question non ? fit-il doucement. Si elle ne nous offre pas de solution alors on songera à se construire une nouvelle vie. On a une bonne éducation que beaucoup n’ont pas. Ce ne devrait pas être si dur… Mais s’il y en avait une ? Réfléchis : Trois vies en échange des milliers qu’implique un royaume. Ce n’est certainement pas le nombre qui compte non… il y a autre chose dans ce pacte dont nous n’avons pas encore pris connaissance et quand on saura ce que c’est, peut-être aura-t-on aussi trouvé le moyen de récupérer ce qui nous appartenait. On ne peut pas enterrer cet espoir tout de suite Ailis, pas avant d’avoir parlé à Kirala, pas avant d’avoir obtenu des réponses.
Ailis haussa les épaules et soupira. Un maigre sourire se dessina sur son visage.
-Très bien. Qu’est-ce qu’on fait alors ?
Un éclair de malice passa dans le regard de l’homme.
-On se met au travail.

 
Par morgane
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Mardi 11 septembre 2007
Siofra se mit à taper furieusement du pied sur le pavé.
-Non je ne veux pas ! s’écria-t-elle, ses yeux gris exprimant à la fois indignation et horreur.
Aodh leva un regard désespéré au ciel tandis qu’Ailis poussait un soupir d’agacement. Voilà maintenant cinq minutes qu’ils se donnaient en spectacle en se bataillant au milieu de la rue pour faire entrer Siofra dans la taverne modeste mais très respectable qui se trouvait devant eux.
-Comment osez-vous me faire ça à moi ?! reprit la frêle jeune femme avec humeur. Je suis princesse de sang royal et il est absolument hors de question que je travaille dans cette gargote.
-Ah cette fois c’en est trop ! intervint Ailis en se plantant devant elle pour plonger son regard ambré dans celui de la princesse et agiter sous son nez un doigt menaçant.
Siofra avait beau être très grande, avoir une allure gracieuse et distinguée qu’elle ne possédait et ne possèderait sans doute jamais, Ailis n’était nullement impressionnée par elle et comptait bien le lui faire sentir une fois de plus.
-On s’est décarcassés pour vous trouver cet emploi. D’abord le drapier, ensuite le tailleur et maintenant… Vous ne nous ferez pas faux bond à nouveau !
-Fichez moi la paix, siffla Siofra en écartant d’une tape la main qui l’importunait. Je ne veux pas travailler là un point c’est tout. Serveuse… Beurk !
-Ecoutez, tenta de tempérer doucement Aodh en frottant distraitement la petite cicatrice qu’il avait sous l’œil droit. On n’a pas le choix…
Désignant la robuste mais svelte jeune femme qui se trouvait à côté de lui il continua :
-Ailis a déjà trouvé du travail auprès du garde-chasse quoique ce ne soit pas la place d’une dame, moi dans la milice, vous vous devez aussi d’en avoir un.
La princesse se contenta de toiser avec mépris le guerrier qu’elle dominait d’une bonne tête et tourna les talons avec un soupir dédaigneux, faisant voler dans les airs les longs et soyeux cheveux qu’elle portait toujours en une lourde natte.
-Hé ! Mais où allez-vous ?! s’exclama Aodh. Revenez !
-Non ! obtint-il seulement comme réponse juste avant que Siofra tourne au coin de la rue.
-Laissez, grogna Ailis en posant une main sur son bras pour le retenir.
Aodh baissa les yeux pour lui adresser un regard de reproche mais les mots moururent dans sa gorge et il se figea lorsqu’il constata une fois de plus que la jeune femme avait tout autant que lui la peau brunie par le soleil. Il n’arrivait pas à s’y faire lui qui avait plutôt l’habitude de côtoyer des femmes qui rivalisaient d’élégance et de manières.
Elle a passé sa vie au grand air… C’est sans doute dû à de longues promenades,  songea-t-il en se dégageant précautionneusement de son emprise sur lui.
Comme si elle avait entendu cette pensée vagabonde et que ça ne lui plaisait pas, Ailis leva un peu la tête pour lui jeter un regard en biais, ses yeux s’étrécissant comme pour mieux jauger le profil de celui qui se tenait à ses côtés.  
-Ca suffit pour aujourd’hui, continua-t-elle. Laissons cette précieuse en faire à sa tête, elle ne vaut pas la peine qu’on se donne autant de mal.
-Ailis !
-Quoi !
-Ne parlez pas comme ça d’elle. Elle reste malgré tout de sang royal !
-Oh je vous en prie ! répliqua la jeune femme avec un rire moqueur. Vous n’allez quand même pas me dire que vous n’en avez pas marre de te démener inutilement pour une enfant capricieuse et trop gâtée ! Rentrons plutôt à l’auberge, ajouta-t-elle en passant devant lui. Elle nous rejoindra bien quand elle en aura assez.
Le guerrier fixa son dos un moment en silence puis finit par obtempérer, non sans jeter un coup d’œil à l’endroit où Siofra avait disparu de leur vue.
 
-Non mais vraiment, ronchonna Siofra en donnant un coup de pied rageur dans un caillou qui trainait sur son chemin. Pour qui se prennent-ils ?
Cela faisait presqu’une heure maintenant qu’elle s’était séparée de ses deux compagnons d’infortune sans pour autant réussir à revenir à de meilleurs sentiments. Elle jeta un coup d’œil maussade au décor qui l’environnait : Les maisons avaient un peu changé, elles étaient moins décorées et raffinées, moins bien entretenues. C’était là le signe qu’elle se trouvait dans un nouveau quartier, un quartier où vivaient gens du commun, et qu’elle s’était considérablement éloignée du rassurant confort de l’auberge où ils s’étaient réfugiés.
Pourtant Siofra ne rebroussa pas chemin mais au contraire continua sa marche, sachant pertinemment  à quel point il était déraisonnable pour elle d’errer ainsi seule. Ce n’était plus vraiment la première de ses préoccupations. Elle marchait tout simplement, laissant juste son regard parcourir, rue après rue, les étals des marchands et les devantures des magasins qui l’entouraient, écoutant le brouhaha incessant de la foule environnante, humant les senteurs alléchantes qui s’échappaient des tavernes lorsque les portes s’ouvraient pour se refermer presque aussitôt.
Petit à petit elle cessa de ruminer ses sombres pensées, sa mauvaise humeur commença à s’estomper et après un instant elle s’aperçut qu’elle appréciait regarder tout ce qui se passait autour d’elle sans personne à ses côtés. Jusque là, lorsqu’elle avait eu besoin de quelque chose, des maîtres artisans s’étaient toujours empressés de venir satisfaire ses envies au château ou bien il y avait toujours une escorte de gardes et une armée de courtisans pour l’accompagner dans ses déplacements. Pour la première fois de sa vie, la cinquième princesse de Shimera goûtait à la vraie solitude et réalisait quel repos celle-ci pouvait lui apporter.
Soudain son œil fut attiré par un étal de bijouterie. Il n’avait rien de bien extraordinaire et consistait seulement en une simple planche de bois posée sur deux tréteaux et recouverte par un grossier tissu blanc. Cependant, bien qu’assez simples, les ouvrages qui y étaient exposés étaient d’une assez rare finesse d’exécution pour que Siofra les juge à son goût.
-Celui-ci me plait bien, entendit-elle dire juste à côté d’elle.
La princesse pivota légèrement pour observer les deux femmes qui se tenaient à côté d’elle. Bien que celles-ci aient un physique commun, un simple coup d’œil à leur vêtements lui permit de les désigner comme relativement aisées. Des robes à la coupe simple et de couleurs passe-partout mais de bonne facture avec quelques broderies sur le corset.
Sans doute des femmes de négociants dont les affaires ne marchent pas trop mal, songea-t-elle.
Celle qui venait de parler tenait dans ses mains un ravissant petit collier en bronze serti d’une améthyste dans la visible intention d’en faire l’acquisition. La jeune femme fronça les sourcils et retint un soupir méprisant. Ca n’allait pas du tout.
Si cette femme porte ce collier, elle va en gâcher toute la beauté, pensa-t-elle avec dédain. Il ne lui ira pas du tout.   
N’y tenant plus, Siofra se rapprocha d’elle pour faire changer d’avis l’inconsciente qui choquait son bon goût.
-Excusez-moi mais je pense que ce collier… Ne vous mettra pas en valeur, intervint-elle en faisant un effort surhumain pour ne pas exposer le fond réel de sa pensée.
L’autre leva vers elle à la fois un regard surpris et énervé d’être ainsi accostée pendant ses emplettes. Elle détailla rapidement la jeune femme de la tête au pied et, constatant les fins et riches atours ainsi que le port aristocratique de Siofra, se radoucit. 
-Ah bon ? Vous trouvez ? demanda-t-elle avec un respect calculé.
-Effectivement, répondit Siofra en regagnant toute son assurance. L’améthyste n’est pas la couleur qui vous sied, elle est beaucoup trop foncée et ternirait l’éclat de vos cheveux, elle convient beaucoup mieux à des cheveux châtains. De même, vous n’avez pas la peau assez pâle pour porter du bronze.
La jeune femme se pencha sur l’étal pour y repérer ce qu’elle recherchait.
-Ah, voilà, fit-elle en se saisissant d’un petit saphir rose qu’elle associa à une fine chaînette d’argent blanc.
Elle tendit ensuite l’ensemble à la femme pour que celle-ci l’essaye.
-Vous voyez comme le doré de votre peau fait ressortir la couleur de la pierre et celle de l’argent ? demanda-t-elle emportée par son enthousiasme. Et constatez : La pierre s’accorde tout à fait avec votre blondeur sans que l’un ou l’autre ne s’en trouve affadit.
L’autre femme resta un instant silencieuse à admirer la pierre qui pendait à son cou avant de sourire à Siofra.
-Oui… C’est vrai…, observa-t-elle, conquise. Merci, avec le dîner d’affaire de mon mari ce soir, j’avais peur de ne pas être très présentable. C’est un grand service que vous venez de me rendre. Mestre ? héla-t-elle ensuite l’artisan qui les observait d’un peu plus loin. Je vais prendre celui-ci.
Sans prêter plus d’attention à la femme mais étrangement satisfaite de ce qu’elle venait de faire, Siofra s’en retourna à la contemplation des bijoux devant elle mais quelques minutes plus tard l’impression d’être observée l’assaillit et elle releva la tête pour croiser le regard de l’orfèvre qui se tenait devant elle et la dévisageait en souriant. Il était déjà âgé comme le montrait la barbe et les nombreux cheveux blancs coiffant sa tête, grand également et d’allure assez dégingandé. Il aurait presque pu paraître effrayant à quiconque si ces yeux ne pétillaient pas ainsi d’une vivacité malicieuse. Il y avait quelque chose d’étrange dans ce personnage qui intimidait la princesse sans qu’elle ne parvienne à savoir réellement pourquoi. Sans doute était-ce dû au fait qu’il n’était pas obséquieux comme les gens dont elle avait l’habitude.
-Et vous gente demoiselle, avez-vous également trouvé votre bonheur ? demanda-t-il enfin.
-Oh, heu… Non, je regarde juste, répondit Siofra qui pour une fois n’arrivait pas à se sentir supérieure à celui qui lui faisait face. Je… N’ai pas les moyens, ajouta-t-elle en baissant d’un ton, soudainement honteuse.
L’artisan afficha une expression perplexe voire incrédule.
-Ah oui ? Mais votre maintient, votre robe…
-Ce ne sont que les souvenirs d’une autre vie, le coupa brusquement Siofra en se renfrognant.
-Hmm.
L’homme se mit à lisser distraitement sa barbe tout en la fixant d’un air songeur.
-Et l’orfèvrerie, cela vous intéresserait-il ? 
-Pardon ?
-Et bien vous avez une certaine éducation, vous semblez instruite et vous avez l’œil. Ne soyez pas si surprise, croyez-vous vraiment que je ne vous avais pas vue conseiller cette femme ? C’est mon commerce petite demoiselle, fit-il avec un sourire, et je vois tout ce qui s’y passe. Alors, allez-vous accepter ma proposition ? s’enquit-il sans détour.
Siofra regarda avec étonnement l’homme puis l’étal. Une part d’elle répugnait toujours à travailler comme la populace et se mêler à elle mais travailler ici… Elle avait toujours eu un faible pour les bijoux.
-Vous semblez faite pour cela, ajouta-t-il doucement.
-D’accord, accepta Siofra après une dernière hésitation.
Un immense sourire éclaira le visage de l’orfèvre.
-Bien, parfait ! Je me nomme Kervin mais devant les clients, vous devrez toujours m’appeler mestre. Et quel est donc le nom de ma nouvelle employée… ?
-Siofra de Sh… Siofra, je viens de la province de Shazé, se rattrapa-t-elle de justesse.
-Et bien c’est un plaisir Siofra de Shazé, répondit presque respectueusement Kervin en employant une formulation réservée à la noblesse avec cependant une pointe d’humour.
Une étrange lueur d’intérêt brûlait dans ses pupilles qui rendit la princesse méfiante. Elle ne le connaissait que depuis quelques minutes et déjà Kervin lui avait démontré une certaine perspicacité et donné l’occasion d’entrapercevoir chez lui un esprit plus ou moins retors. N’arrivant pas à présent à le jauger correctement, elle se promit d’être plus prudente à l’avenir quand elle lui parlerait.
-Bon, reprit-il un peu plus sérieux, soyez là demain matin aux aurores. Il est trop tard pour aujourd’hui.
A ces mots la jeune femme regarda le ciel pour constater que l’après-midi était déjà bien entamée et qu’il ne lui faudrait peut-être pas tarder à rentrer. Saluant le mestre, elle entreprit de rentrer à l’auberge, pensant déjà avec plaisir à ce qu'elle pourrait répondre à Ailis si celle-ci lui faisait la moindre remarque.

 

Par morgane
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